Nous luttions contre la misère, contre des pauvretés de toutes sortes.

Mardi 26 novembre 2024

Nous luttions contre la misère, contre des pauvretés de toutes sortes.

Je n’avais pas beaucoup de temps pour m’amuser ! Je crois que l’attitude défendue et volontaire que j’ai développé alors me poursuit encore aujourd’hui, au moins inconsciemment. A l‘école communale il me fallait réussir ! J’étais presque toujours dernier de la classe ! La mention de mon livret scolaire était habituellement : « Elève dissipé et paresseux, peut mieux faire. » Je crois que l’instituteur m’avait pris en « grippe », il me tirait les oreilles et je recevais souvent des coups de règle sur les doigts. Je compensais cela en jouant avec mes camarades, il croyait alors que je le provoquais en chahutant avec les autres ! Je culpabilisais de faire sans cesse des inversions dans les lettres en écrivant ! C’est longtemps après que je me suis aperçu que j’étais dyslexique. J’inversais les lettres et les phrases. À l’époque, dans notre montagne, nous ne connaissions pas ce qu’était la dyslexie ! Il m’était difficile de suivre les leçons et je devais être plus attentif pour suivre les exercices proposés. Je n’avais pas de mémoire ! J’en souffrais. Il faut dire que je ne la cultivais pas beaucoup ! A la maison je n’avais ni le temps ni « l’espace intérieur » pour faire mes devoirs. En rentrant de l’école, il me fallait aller chercher du bois et garder les chèvres avec Annette. Heureusement je profitais de ces situations pour jouer avec elle !

Du monde « clos » de cette petite bourgade nous sortions de temps en temps. C’était l’ouverture à la famille du côté maternel. Nous allions à pieds à Saulxures à 15 km de là, chez mes tantes. J’étais heureux de jouer avec mes cousins et mes cousines. Enfant, j’aimais beaucoup regarder une revue intitulée « le débrouillard » Un lieu qui était pour moi vécu « différemment » était le catéchisme. C’est la fille du directeur de l’usine ou travaillait ma mère qui le faisait. Elle était bossue, très gentille et elle m’aimait beaucoup. C’est un des rares souvenirs positifs que je garde de cette période. Cependant, après, ce fut le Curé qui faisait le catéchisme. C’était un homme difficile. Pour justifier ses violences et ses colères on disait qu’il était « ancien trépané de la guerre. » Ce Curé n’était pas « drôle » et il me faisait peur, il ne fallait pas « broncher » avec lui sinon les coups pleuvaient, comme à la maison, comme à l’école. Pour faire ma première communion il fallait passer un examen écrit. Tout le canton était réuni à Vagney dans une grande salle de classe. Vingt questions écrites nous étaient posées ! J’ai obtenu 3/20 ! Grace à Dieu le rattrapage a été plus facile et plus adapté. Quand j’ai senti l’appel à suivre Jésus, je me suis dit : « tout mais ne pas être prêtre diocésain, comme l’Abbé Maxel ! Vers l’âge de quatorze ans je me sentais à « l’étroit » à la maison et au village.

J’aurais aimé élargir mon horizon, être reconnu par ceux que je sentais plus importants que moi. Je ne devais pas montrer que leurs grossièretés me blessaient ! Je me sentais mal avec les plaisanteries que j’entendais et pour ne pas être « ridiculisé ou rejeté » je me taisais. Je n’avais aucune conscience qu’une vie intérieure était là, à l’intime de mon cœur. Je ne m’apercevais pas combien le vent, les saveurs de la nature, le chant des oiseaux étaient importants pour moi. Une sensibilité à la beauté de la nature m’habitait dont je n’avais pas conscience ! La réalité de ma vie spirituelle m’était aussi cachée. C’est un événement qui s’est passé beaucoup plus tard qui m’a éclairé sur la sensibilité qui m’habitait alors. J’ai reconnu que Jésus était présent, caché. Il m’a été donné de le comprendre lors d’une retraite que je faisais pour discerner le passage au grand séminaire chez les Pères blancs, dix années plus tard en 1964. Ce discernement avait lieu chez les Jésuites de Manrèse. C’était à l’occasion du sacrement de réconciliation que me fut révélée cette grande sensibilité spirituelle.

J’étais allé me confesser et je revenais à la chapelle pour prier. Là je m’aperçus, par une révélation intérieure, que je ne croyais pas au pardon ! En effet devant les « misères » de notre humanité, les violences découvertes à l’armée et beaucoup d’autres choses, je ne croyais pas que Jésus puisse nous pardonner toute cette misère. Dans cette prise de conscience, je suis allé me « re »confesser à nouveau. Le prêtre en me voyant revenir me demanda si j’avais oublié quelque chose ! Puis, comprenant ce que je lui partageais me redonna le pardon. J’allai à nouveau la chapelle et je me suis « retrouvé » alors dans une situation du passé que j’évoquais quand j’étais enfant. Je revenais à la maison après être allé me confesser. J’étais sur le chemin du retour, dans la montagne, et je revois encore l’endroit. Des sentiments très forts de joie, d’amour et de beauté, de présence de Dieu qui m’avait été donné ce jour-là me furent redonnés à Manrèse ! J’étais alors intérieurement comme dans la situation de mon enfance alors que je venais de me confesser ! C’était à l’époque de mes douze ans ! Je n’avais à ce moment-là aucune conscience de ce qui se vivait à l’intime de mon cœur, à quel point Dieu était présent dans ma vie. C’est ce jour-là à Manrèse que je m’en suis aperçu, quand cette présence de Dieu me fut redonnée dix ans après au retour de la confession au village de Planois.

Dans ce milieu fruste et violent de mon enfance, il m’était difficile de comprendre la force de la grâce. Je n’avais ni le vocabulaire pour le dire ni l’oreille pour l’entendre ! Je me sentais plutôt pauvre, inadapté, pas à la « hauteur » dans ce qui m’était donné à vivre en général. M’exprimer correctement m’est encore difficile car le vocabulaire me manque quand le niveau d’expression fait appel à une culture qui me fait défaut. Il me faut alors choisir les mots qui ne viennent pas et me débrouiller avec ce manque ! Ce sentiment de pauvreté et d’inadaptation dure encore aujourd’hui. Je le remarque aussi chez les personnes qui nous sont confiées à l’Arche, elles sont maladroites avec les sujets qui les dépassent, cependant elles sont très à l’aise quand le niveau d’expression et d’écoute est celui du cœur, de l’Evangile.

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