Etre « l’Ami du pauvre, » n’était pas naturel

Mardi 26 novembre 2024 — Dernier ajout dimanche 8 décembre 2024

Si je fais le point sur les difficultés qu’il m’a fallu affronter dans mon enfance et qui ont fait de moi un « pauvre », je trouve la violence infligée par l’extérieur. Je faisais face à cette violence par une introjection de cette violence à l’intérieur. Elle s’exprimait dans le secret contre ces « proches violents » et contre « Dieu » par des injures, c’était le moyen caché de me défendre. J’ai compensé la dyslexie par la triche, « les anti sèches ». Je copiais sur le voisin pour ne pas rendre les feuilles blanches aux examens. Je feignais ne pas entendre les grossièretés en étant indifférent, comme si cela ne me touchais pas, alors que j’étais profondément mal à l’aise et qu’elles s’inscrivaient en moi ! Tout cela provoquait de l’ambigüité chez moi car je me construisais une attitude double : j’étais extérieurement « bien », défendu et fort face aux autres pour ne pas montrer ma souffrance, mais j’étais douloureux et blessé dans le secret de mon intérieur. Personne ne s’en doutait ni ne pouvait le percevoir. Ces attitudes défensives me demandaient une grande énergie qui aurait pu être utilisée pour me construire.

A part quelques exceptions, le « religieux » était un monde difficile à comprendre, il me fallait faire des efforts avec un langage religieux que je ne connaissais pas et une mémoire défaillante. Mon père était opposé à la religion et il n’arrêtait pas de jurer, mon frère ainé aussi ! Ce terrain religieux était en friche en moi.

Dans ce contexte de mon enfance, être « l’Ami du pauvre, » n’était pas naturel, j’étais trop conscient de ma pauvreté ! Les plus faibles étaient dominés par les riches qui avaient des places de responsabilité dans la cité. Je me sentais du côté de la faiblesse, inferieur au gens plus aisés qui avaient plus de moyens pour réussir, cette « pauvreté » me paralysait et cette « non-reconnaissance » m’handicapait.

Mon « adolescence »

A quatorze ans, j’ai obtenu le certificat d’études primaires, c’était important à l’époque. De manière très rapide je suis passé du monde de l’enfance au monde des adultes. Ma vie « sociale » était inexistante et ma vie intérieure, intellectuelle et spirituelle était en friche, sans moyen d’expression. Il me fallait partir pour ne pas m’enliser dans ce milieu que je jugeais sans espérance pour moi. Partir, c’était vraiment aller vers l’inconnu. J’ai lu une annonce dans un journal : « demande apprenti boulanger- pâtissier. » C’était à 40 km. de là, à Thaon les Vosges, du côté d’Epinal. Michel, l’ami de Lucienne mon futur beau-frère, était pâtissier, il m’a encouragé à répondre oui. J’ai vécu là un mois pendant lequel je fus « exploité » par un patron difficile, dans une famille assez corrompue, du boulot non-stop du matin au soir sans salaire et sans contrat de travail. Michel, qui me visitait et qui connaissait ce genre de boulanger, heureusement m’a sorti de cette situation. Je crois que j’en serais tombé « malade. »

De retour à la maison, après cette épreuve, la tentation était grande de travailler à l’usine du village ou à la scierie du coin. Cependant je me suis présenté à nouveau comme apprenti boucher-charcutier à Epinal. Cette fois les patrons étaient ouverts et accueillants. Le travail ne manquait pas de 5h du matin à 21h le soir. J’ai dû là m’affronter à la dure réalité du travail et des liens entre ouvriers. Ce n’était pas toujours facile mais j’avais de quoi faire face à cette nouvelle réalité. J’ai préparé là un CAP. Un des examinateurs m’a alors embauché dans sa boucherie à Epinal. C’était une autre expérience, celle de vendeur en ville. Je me sentais à l’aise et tout marchait bien mais je n’étais pas libre profondément et ce milieu ne m’aidait pas à grandir spirituellement ! Je n’étais pas à l’aise avec les plaisanteries vulgaires de ce monde bien difficile à comprendre ! Je me souviens que j’allais à cette époque, au bal ou au cinéma, choisissant de beaux films ou des « compagnies » qui étaient en harmonie avec l’idéal qui m’habitait, ce que je désirais vivre. Un soir de bal, portant une médaille de Marie sur ma chemise, une compagne de danse me dit : vous allez au bal avec ça ? J’étais très surpris. En fait je m’ennuyais dans ces bals, le dernier se termina à l’église. En rentrant chez moi vers minuit, j’ai vu de la lumière dans une église et j’ai entendu des chants, je suis rentré pour voir de quoi il s’agissait. Etait-ce Noel ? Pâque ? Je ne sais pas.

Quand j’ai commencé à travailler en ville, j’étais comme en exil, loin de la « nature, des montagnes » de mon enfance, ce petit coin auquel j’étais attaché. Je devais faire un vrai deuil du passé. Certes, je visitais ma famille pendant les vacances. Elle continuait son chemin que je connaissais bien, mais désormais j’étais ailleurs, dans une certaine solitude. Je n’étais plus dans ma famille et je n’avais pas de lieu qui me sécurisait. Ce milieu de la boucherie me paraissait fermé et à nouveau sans perspective pour l’avenir. Le patron a vendu sa boutique quand j’avais 18 ans. J’ai opté alors pour devancer l’appel du service militaire. En m’engageant dans l’armée j’étais libéré des obligations militaires plus tôt et je pourrais travailler ailleurs ensuite. C’était un bon choix car nous étions dans la guerre d’Algérie et nous faisions 27 mois de service militaire. J’ai donc pris un engagement de 2 ans dans l’armée, je pouvais choisir dans quelle armée je servirais et dans quel pays je ferais mon service militaire. J’ai choisi l’intendance et l’Allemagne. C’est ainsi que je me suis retrouvé à Tübingen.

 Le début d’une vie « d’adulte. »

C’est ainsi que commença pour moi une nouvelle étape. Je me trouvais avec des soldats qui venaient de beaucoup d’horizons, dans un autre pays et une autre culture. Dans cette nouvelle situation je pouvais trouver un espace qui me correspondait mieux et ou je me faisais des amis. Tous les « milieux » étaient là représentés et je me sentais en meilleure position ! La vie ensemble était organisée selon un ordre et des règles qui me convenaient et m’ouvraient vers un extérieur plus vaste qui était le service de la patrie. J’étais reconnu et apprécié par mes camarades et mes supérieurs. L’espace qui m’était donné me permettait de devenir moi-même. Je me préparais à l’avenir, je choisissais mon chemin. Le service militaire était ainsi pour moi un lieu d’ouverture et d’orientation. Les valeurs de Patrie, de Service, de Don de soi étaient à l’honneur, elles allaient me permettre de faire un choix que j’ai compris plus tard. Je reprenais dans mes temps libres des études dans lesquelles je me sentais plus à l’aise et plus valorisé.

A 19 ans j’étais sous-officier, sélectionné comme instructeur et proposé pour faire une école d’officier. Cette nouvelle perspective me fit reprendre un engagement de trois ans ! Mais j’avais un grand retard scolaire à rattraper, il me fallait être au niveau des études secondaires ! Pendant que mes copains faisaient la « fête, » j’avais des raisons de rester à la caserne pour travailler ! Cela me convenait bien pour ne pas mettre en péril les valeurs chrétiennes que je pressentais en moi par rapport à la vie souvent « débauchée » de mes collègues. J’évitais les conversations « scabreuses » de mes compagnons d’arme. Le comportement « moral » que j’avais en moi se réveillait : « essayer de faire le bien et d’éviter le mal ! » Je retrouvais la rectitude « morale » de l’existence que j’avais déjà expérimentée sans pouvoir la manifester par des mots. Les lectures diverses que je faisais situaient des personnages dans lesquels je pouvais m’identifier et mieux comprendre ce qui se passait en moi et autour de moi. Ces études me permettaient d’entrer en contact avec l’histoire du monde, de la culture. J’aimais en particulier la littérature, la musique, je participais à une chorale, ce qui me permettait aussi d’annoncer discrètement ce qui me plaisait. J’affectionnais la piscine, le jogging et aussi les sorties de la caserne pour aller à la messe par exemple. C’était pour moi le temps des choix ! L’adhésion profonde à des personnes ou à des situations allait déterminer ce que serait ma vie. A l’époque je collectionnais les « devises » comme celle-ci : « Dis-moi qui tu fréquentes et je te dirai qui tu es ! » Ce qui se passait en moi à cette époque était très important, car j’avais besoin de me sentir « libre », dans un monde de valeurs qui me rejoignaient. Il me fallait découvrir que d’autres « valeurs » m’habitaient qui étaient une réalité profonde liée à l’Evangile. C’est dans cette reconnaissance humaine et chrétienne que je pouvais prendre confiance en moi et commencer à trouver mon unité. Il me fallait en effet me déterminer selon des valeurs que je vivais à l’intérieur de moi sans en avoir ni conscience ni connaissance, chercher à l’extérieur ce que je ressentais à l’intérieur de moi pour en être confirmé !

à suivre

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