Se laisser évangéliser à l’école des pauvres et petits

Jeudi 15 juin 2023 — Dernier ajout dimanche 8 décembre 2024

Se laisser évangéliser, même quand nous sommes déjà baptisés, confirmés… ?

Nous pourrions penser que puisque nous sommes baptisés et même confirmés, notre évangélisation serait faite. Ce n’est pas tout faux, en un certain sens. Mais, comme le dit St Jean „Dieu est amour“ (1 Jean 4,8), et comme pur amour, s’Il n’est qu’Amour, Il veut aimer toute notre personne, tout en nous, en se servant d’une manière spéciale des sacrements de l’Eglise. Alors, comment recevoir tout l’amour qu’Il veut nous donner ? Comment recevoir de plus en plus pleinement la richesse des sacrements ?

Pour cela, tout notre être a besoin d’être évangélisé, il doit être vidé de son moi égocentrique, jouisseur, possédeur, dominateur, orgueilleux, vaniteux,… et devenir ainsi de plus en plus profondément ouverture aux Personnes divines, au Père, Fils et Saint Esprit, à la grâce que Dieu veut nous donner. Notre personne est beaucoup plus profonde que notre moi, et il faut tâcher le plus possible de laisser l’Esprit Saint constituer notre vraie personne en dessous de notre moi, par la petitesse. Il nous faut donc prendre le chemin de la pauvreté, et plus encore celui de la petitesse - St Luc (Luc, 10, 21) et St Matthieu (Mt 11, 25) parlent même de "tout-petits".

Je ne vais pas développer les différentes richesses, extérieures et intérieures, auxquelles nous sommes si facilement attachées et qui encombrent notre cœur au point de l’empêcher d’être libre et disponible par rapport à Dieu. Le sujet sera plutôt le vrai pauvre et petit qui a découvert que l’Esprit Saint veut prendre toute la place en lui, et qui pour cela se laisse désencombrer. Et il y aura des exemples qui manifestent le lien du pauvre et petit avec les sacrements.

A l’école des pauvres et petits ?

Il nous est bon de prendre le chemin de la pauvreté, et plus encore celui de la petitesse en allant à l’école de maîtres que Dieu Lui-même nous donne :

Jésus, qui nous invite à son école „Apprenez de moi car je suis doux et humble de cœur“ (Mt 11, 25-29). Il est le Fils de Dieu devenu Fils de l’Homme qui avait en Lui la plénitude de l’Esprit Saint, et dans son ouverture totale au Père du Ciel et à tout homme, homme et femme, il était le plus pauvre et le plus petit des enfants des hommes. Il voulait nous donner l’exemple de la plus grande pauvreté, du plus grand dépouillement, pour nous apprendre à devenir ces pauvres de Dieu, qui cherchent comme seul trésor la proximité avec son Dieu, les liens d’amour avec le Père, Fils et Saint Esprit.

Marie, la mère de Jésus, comme pure créature, immaculée dès sa conception, est la plus pauvre et petite en relation avec les trois Personnes de la Sainte Trinité. Si elle avait eu un moi qui se regarde et qui veut tout ramener à lui, comment à l’Annonciation elle aurait pu recevoir le don de Dieu ? Il y aurait eu rejet du don de Dieu et l’Incarnation n’aurait pas pu se réaliser. Et comment elle aurait pu vivre avec Jésus, sachant qu’Il est le Fils de Dieu et vrai Dieu Lui-même ?

Les saints, pécheurs comme nous, mais des pauvres pécheurs, détachés de leurs péchés, sont des maîtres en pauvreté et petitesse, qu’ils soient des saints reconnus officiellement, reconnus personnellement, méconnus ou mal connus.

En cherchant à approfondir ce sujet davantage, je vais me servir d’exemples vécus dans la communauté de „l’Arche“ (J. Vanier). Lors d’une visite à l’Arche, la première personne que j’avais rencontrée était une personne avec un handicap mental. Après l’Eucharistie elle était restée tout un temps à la chapelle, et en quittant, je voyais dans son visage une sérénité humble, une humilité sereine qui spontanément me faisait penser à un saint. Au 16em siècle, Martin Luther avait dit que dès qu’on sait qu’on est humble, on ne l’est déjà plus ! Dans le visage de cette personne j’ai vu qu’elle ne se rendait pas compte de son humilité, mais qu’elle avait simplement soif de Jésus.

Les personnes avec un handicap mental sont des pauvres, mais elles sont riches au niveau du cœur, et plus elles sont dépendantes des autres et de Dieu, plus elles font partie de ces „tout-petits“ qui font que Jésus „exulta sous l’action de l’Esprit Saint“ (Lc10, 21-22). Car dans leur besoin vital de sa Présence, l’Esprit-Saint peut leur révéler ses mystères.

Il y a des témoignages particulièrement forts transmis par des assistants (accompagnateurs) à l’Arche, qui révèlent quelque chose de la vie de Dieu dans les personnes porteuses d’un handicap mental. J’en choisi quelques uns :

Quand elles arrivent à l’Arche, il n’est pas rare qu’elles soient vite attirées par la chapelle et par l’Eucharistie. L’exemple de Jacques (nom changé), une personne avec handicap mental profond, était très attiré par la Présence de Jésus dans l’Eucharistie, au point qu’après l’Eucharistie les assistants avaient bien du mal à le sortir de la chapelle. Un jour en ville, avec son assistant ils s’approchèrent d‘une église et Jacques y entra. Mais cette fois-ci il ressortit aussitôt. L’assistant très surpris, apprit plus tard que ce jour-là le Saint-Sacrement avait été retiré de l’église. Jacques l’avait senti. La force de ces petits est en effet au niveau de leur cœur - le cœur compris comme lieu le plus profond en nous. C’est là qu’ils vivent avant tout, et c’est dans ce lieu de relation que Dieu peut toucher la personne.

Un autre exemple est Jean (nom changé), une personne en situation de handicap profond : quand il est arrivé à l’Arche, on ne savait pas s’il avait été baptisé. Mais le prêtre, qui était alors au service de l’Arche, voyait dans ses yeux qu’il avait été baptisé, qu’il connaissait Jésus, et qu’il avait une grande soif de Jésus. Aussi, les assistants témoignent que chaque matin quand ils viennent dans la chambre de Jean, il ouvre grande la bouche pour demander la Communion. Et en même temps, il est très ouvert aux autres. Il y a plusieurs assistants qui, au contact avec Jean, ont été tellement travaillés intérieurement qu’ils ont demandé à recevoir le baptême.

Pendant l’Eucharistie, souvent il y a des cris, parce que les personnes portant un handicap connaissent beaucoup de souffrances et d’angoisses. Leur vie avait souvent été marquée par beaucoup de souffrances. Comme elles vivent au niveau du cœur, elles sentent fort ce qui se passe autour d’eux. Même avant la naissance, l’enfant sent comment la mère vit avec lui, si elle l’accepte ou le rejette. Et comme nous sommes fait pour l’amour, nous avons besoin d’être aimés et acceptés, et si nous ne le recevons pas, nous sommes blessés, dans l’angoisse. En général, ce n’est pas facile pour les parents quand ils apprennent que leur enfant porte un handicap, et l’enfant le sent. Il souffre quand il est source de souffrance pour sa famille. Aussi, les personnes qui portent un handicap souffrent parce qu’elles ne sont pas et ne peuvent pas être comme les autres. Il y a donc souvent des cris pendant l’Eucharistie. Mais au moment où Jésus vient à travers la Consécration et spécialement au moment de la Communion, souvent le silence, le calme entre, parce qu’Il est là, parce que le Sauveur est là et Il leur donne Sa Présence d’amour.

Les prêtres, spécialement ceux au service de l’Arche, remarquent que quand ces pauvres et petits reçoivent la Communion, ils vivent une vraie rencontre avec Jésus, un cœur-à-cœur de personne à personne.

Il arrive que les personnes avec un handicap mental soient très remontées par un conflit avec quelqu’un, et plus elles en parlent, plus elles sont remontées, et plus elles en parlent… Un prêtre témoignait que quand il leur proposait le pardon de Jésus, elles l’acceptaient tout de suite, et aussitôt après l’absolution elles repartaient apaisées.

Bien que ce soient les prêtres qui évangélisent les pauvres et petits, eux, à leur manière, évangélisent aussi les prêtres. Quand les prêtres découvrent les trésors dans le cœur du pauvre et petit, leur spiritualité et leur théologie peuvent s’en trouver renouvelées, simplifiées et approfondies. Dieu qui connait le besoin du cœur humain, veut travailler le cœur du prêtre, et plus le prêtre se laisse évangéliser, travailler, mieux il peut donner ce dont les cœurs ont besoin en profondeur.

J’ai vu quelques personnes avec handicap qui après l’Eucharistie couraient, pour ainsi dire, vers le prêtre, parce qu’elles sentaient la Présence de Jésus en lui. Elles aiment aussi le pape dans son ministère. Elles ont le sens et vivent du mystère du ministère.

Quelques fois, quand un assistant revient après de nombreuses années, ce ne sont pas toujours les assistants qui le reconnaissent, mais ce sont les personnes avec un handicap qui le reconnaissent, et qui bien souvent se souviennent même de son nom. C’est le cœur qui reconnait la personne, au-delà de l’apparence qui a pu changer. Et c’est le cœur qui reconnait la Présence de Dieu.

Dieu touche le cœur, et c’est à partir du cœur que nous pouvons comprendre en vérité. La base de notre savoir doit être le cœur-à-cœur. Autrement nous risquons d’être de ces „sages et intelligents“ auxquels le père a caché „cela“ (Luc 10, 21), et nous risquons alors de mal interpréter le don de Dieu et de fausser ce qui est sacré.

Antoine de Saint-Exupéry l’exprimait en ces mots bien connus : „Оn ne voit bien qu’avec le cœur“ (dans „Le petit prince“), et Blaise Pascal disait : „Le cœur a ses raisons que la raison ne connait pas.“ On peut dire également : aimer plus que comprendre, même : aimer sans comprendre.

Dès le début et tout au longue de notre vie, il y a en nous une conscience d’amour que rien ne peut détruire. C’est là que la grâce de Dieu est enfouie au plus profond de nous-mêmes. Nous devons toujours chercher à y retourner. Mais cela peut être plus difficile quand il ne nous est pas donné de vivre comme „naturellement“ au niveau du cœur.

Oui, les pauvres et petits peuvent être nos maîtres, et ils peuvent nous aider à devenir nous-mêmes plus pauvres et petits, à découvrir notre vraie personne. Comme ils sont pauvres et simples, en général, en leur présence nous n’avons pas besoin d’avoir peur d’être ce que nous sommes. En leur présence nous pouvons également nous rendre compte davantage de nos propres failles et limites, Alors nous nous découvrons moins forts, moins sûrs de nous-mêmes, et nous sentons que nous aussi nous avons besoin d’être guéris et d’être pardonnés. Et ce sont souvent les pauvres et petits dans leur force du cœur, leur amour et leur compassion qui peuvent nous secourir.

Il arrive qu’une personne avec un handicap mental dise une parole ou ait un geste p. ex. envers un visiteur de passage, et que celui en soit touché profondément, parfois jusqu’aux larmes. Souvent les personnes portant un handicap mental ne se rendent pas compte de la grandeur de ce qu’elles font, cela sort simplement de leur cœur. N’est-ce pas Dieu Qui rayonne et agit alors à travers elles ?

Souvent les personnes avec un handicap mental ne peuvent pas profiter des bonheurs de ce monde : une carrière dans le travail, le mariage… Leur vrai bonheur est Dieu, Comme Jésus le dit dans la première Béatitude : „Bienheureux les pauvres de cœur, car le Royaume de Dieu est à eux (Luc 6, 20). Ceux qui sont pauvres et petits dans leur être même ont vitalement besoin du Saint Esprit, et par leur soif, elles L’attirent. Et par le fait même, elles L’attirent aussi sur ceux qui les entourent. Ainsi, spécialement aux Eucharisties avec la présence des pauvres et petits, les visiteurs se sentent comme dans un bain de grâce.

Les assistants aussi sentent la Présence de Dieu attirée par les personnes avec handicap mental, et il n’est pas rare que, s’ils n’avaient pas connus Dieu avant, eux aussi soient attirés vers Lui, ou, s’ils appartiennent à l’Eglise, mais sans plus, ils la découvrent de l’intérieur.

Oui, les pauvres et petits sont évangélisés, et à leur tour eux ils peuvent contribuer à ce que les profondeurs de ceux qui les entourent puissent être évangélisées.

Plus nous aussi nous sommes pauvres et petits devant Dieu et ouverts à Lui, plus Il peut trouver place en nous, et plus Il peut nous donner Son Amour et rayonner à travers nous. Mais comment est-ce possible quand notre handicap se situe moins au niveau mental, mais plutôt au niveau du cœur, et que notre accès à la pauvreté et à la petitesse du cœur soit plus difficile à atteindre ?

Nous pouvons y contribuer un peu, mais par notre propre effort seul nous n’y arriverons pas, c’est Dieu qui doit le réaliser. Nous devons le Lui demander.

Un effort que nous pouvons faire, c’est le recueillement pour retrouver notre Dieu, plus profondément que notre moi. Nous apportons dans la prière notre imagination, en demandant à Jésus de la calmer, nous apportons toutes nos misères, pour Lui demander de nous guérir.

La présence d’un ami peut nous aider beaucoup à sortir de nous-mêmes et à rendre notre cœur tout éveillé. Mais c’est encore tellement plus vrai pour l’amitié avec Jésus. C’est le contact avec Lui qui nous rend meilleur. Jésus ne nous aime pas parce que nous sommes aimables, mais parce que nous sommes pauvres et misérables. C’est Son amour qui nous rend aimables, et qui transforme nos péchés et nos misères. C’est cet amour qui forme notre personne, et nous fait sortir de notre moi.

Quand nous faisons l’expérience de l’amour de Dieu, nous pouvons oser être nous-mêmes, et nous pouvons nous laisser vider de notre moi jouisseur, dominateur, égocentrique afin que Dieu puisse prendre de plus en plus de place en nous.

Quand nous sentons l’amour de Jésus dans les sacrements, quand nous nous mettons en adoration devant le Saint-Sacrement, Dieu travaille en nous.

Dieu a beaucoup de moyens pour nous aider à devenir plus pauvres et petits, toute notre vie peut y contribuer.

Ainsi, nos lieux de brisure, là où nous avons été ouverts par la souffrance, sont des lieux par où Dieu peut entrer.

Nos limites peuvent être des lieux de rencontre avec Dieu. En général, nos limites nous font peur. Mais quand nous comprenons que dans nos limites Dieu nous est proche, et que dans nos limites nous sommes quasiment obligés de laisser Dieu agir, Il peut agir. Alors nous sommes libérés de cette peur.

Vivre nos pauvretés et nos failles à l’école de vrais pauvres et petits, qu’ils soient porteurs d’un handicap mental ou d’autres handicaps. Il y a tellement de pauvres.

Laissons le Dieu d’Amour travailler en nous, en Lui faisant confiance.

Alors Dieu peut nous approcher davantage, quelle qu’en soit Sa manière. Et c’est quand nous avons l’évidence que Dieu nous aime, qu’Il nous aime vraiment tels que nous sommes et sans condition, alors nous aussi nous pouvons aimer en vérité. C’est alors Dieu Qui peut aimer en et à travers nous.

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