La beauté de demander pardon
188. Il ne faut pas penser que reconnaître son propre péché devant les autres serait dégradant ou nuirait à notre dignité humaine. Au contraire, c’est cesser de se mentir à soi-même, c’est reconnaître son histoire telle qu’elle est, marquée par le péché, surtout lorsque nous avons fait du mal à nos frères : « S’accuser soi-même fait partie de la sagesse chrétienne. […] Cela plaît au Seigneur, parce que le Seigneur reçoit le cœur contrit ».
189. L’habitude de demander pardon aux frères fait partie de cet esprit de réparation ; elle démontre une grande noblesse au cœur de notre fragilité. La demande de pardon est un moyen de guérir les relations parce qu’elle « rouvre le dialogue et manifeste la volonté de renouer dans la charité fraternelle, […] elle touche le cœur du frère, le console et suscite en lui l’accueil du pardon demandé. Alors, si l’irréparable ne peut être totalement réparé, l’amour, lui, peut toujours renaître, rendant la blessure supportable ».
190. Un cœur capable de compassion peut grandir dans la fraternité et la solidarité car « celui qui ne pleure pas régresse, il vieillit intérieurement tandis que celui qui parvient à une prière plus simple et plus intime, faite d’adoration et d’émotion devant Dieu, celui-là mûrit. Il s’attache de moins en moins à lui-même, de plus en plus au Christ, et devient pauvre en esprit. Il se sent ainsi plus proche des pauvres, les bien-aimés de Dieu ». C’est ainsi que naît un authentique esprit de réparation, car « celui qui a de la componction dans le cœur se sent de plus en plus frère de tous les pécheurs du monde, il se sent davantage frère, sans aucun sentiment de supériorité ou de dureté de jugement, mais toujours avec le désir d’aimer et de réparer ». Cette solidarité qui génère la compassion rend en même temps possible la réconciliation. La personne capable de componction, « au lieu de se mettre en colère et de se scandaliser du mal fait par ses frères, pleure leurs péchés. Elle ne se scandalise pas. Il se produit une sorte de renversement. La tendance naturelle à être indulgent avec soi-même et inflexible avec les autres s’inverse et, par la grâce de Dieu, on devient ferme avec soi-même et miséricordieux avec les autres ».
La réparation : un prolongement pour le Cœur du Christ
193. Bien qu’il ne soit pas possible de parler d’une nouvelle souffrance du Christ glorieux, « le Mystère pascal du Christ […] et tout ce qu’Il a fait et souffert pour tous les hommes participe de l’éternité divine et surplombe tous les temps et y est rendu présent ». Nous pouvons dire qu’Il a lui-même accepté de limiter la gloire débordante de sa résurrection, de contenir la diffusion de son amour immense et brûlant afin de laisser de la place à notre libre coopération avec son cœur. Cela est si vrai que notre refus l’arrête dans cet élan de don, tout comme notre confiance et notre offrande de nous-mêmes ouvrent un espace, offrent un canal sans obstacles à l’effusion de son amour. Notre refus ou notre indifférence limitent les effets de sa puissance et la fécondité de son amour en nous. S’Il ne trouve pas en moi confiance et ouverture, son amour se trouve privé – parce que Lui-même le veut ainsi – de son prolongement dans ma vie qui est unique et ne peut être répétée, et dans le monde où Il m’appelle à le rendre présent. Cela ne vient pas d’une faiblesse de sa part mais de son infinie liberté, de sa puissance paradoxale et de la perfection de son amour pour chacun de nous. Lorsque la toute-puissance de Dieu se manifeste dans la faiblesse de notre liberté, « seule la foi peut la discerner ».
Intégrité et harmonie
200. Sœurs et frères, je propose que nous développions cette forme de réparation qui consiste, en définitive, à offrir au Cœur du Christ une nouvelle possibilité de répandre en ce monde les flammes de son ardente tendresse. S’il est vrai que la réparation implique le désir de compenser les outrages commis contre l’Amour incréé par les oublis ou les offenses, le chemin le plus approprié est que notre amour donne au Seigneur une possibilité de s’étendre en échange de toutes ces fois où il a été rejeté ou nié. Cela se produit en allant au-delà de la simple “consolation” au Christ dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, et se traduit par des actes d’amour fraternel par lesquels nous guérissons les blessures de l’Église et du monde. De cette manière, nous offrons de nouvelles expressions de la puissance restauratrice du Cœur du Christ.
201. Les renoncements et les souffrances qu’exigent ces actes d’amour pour le prochain nous unissent à la Passion du Christ et, en souffrant avec le Christ en « cette crucifixion mystique dont parle l’Apôtre, nous recevrons les fruits plus abondants de propitiation et d’expiation, pour nous et pour les autres ». Seul le Christ nous sauve par le don de Lui-même sur la Croix, seul il rachète car « Dieu est unique, unique aussi le médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus, homme lui-même, qui s’est livré en rançon pour tous » ( 1 Tm 2, 5-6). La réparation que nous offrons est une participation que nous acceptons librement à son amour rédempteur et à son unique sacrifice. Ainsi, nous complétons dans notre chair « ce qui manque aux épreuves du Christ pour son Corps qui est l’Église » ( Col 1, 24) et c’est le Christ lui-même qui prolonge à travers nous les effets de son don total d’amour.
202. Les souffrances sont souvent liées à notre ego blessé, mais c’est précisément l’humilité du Cœur du Christ qui nous montre le chemin de l’abaissement. Dieu a voulu venir à nous en s’humiliant, en se faisant petit. L’Ancien Testament nous l’enseigne à travers diverses métaphores montrant un Dieu qui entre dans la petitesse de l’histoire et se laisse rejeter par son peuple. Son amour se mêle à la vie quotidienne du peuple aimé et devient le mendiant d’une réponse, comme s’il demandait la permission de montrer sa gloire. D’autre part, « peut-être une seule fois Notre Seigneur Jésus a-t-il parlé de son cœur. C’était pour mettre en évidence sa douceur et son humilité, comme s’il signifiait que c’est seulement de cette manière qu’il veut conquérir l’homme ». Lorsque le Christ dit : « Mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur » (Mt 11, 29), il nous indique que « pour s’exprimer, il a besoin de notre petitesse, de notre abaissement ».
203. Il est important de noter, dans ce que nous avons dit, plusieurs aspects inséparables. En effet, ces actes d’amour du prochain, avec les renoncements, les abnégations, les souffrances et les peines qu’ils comportent, remplissent cette fonction réparatrice lorsqu’ils sont nourris par la charité du Christ qui nous rend capables d’aimer comme Il a aimé. Et c’est de cette manière qu’Il aime et sert à travers nous. Si, d’un côté, il semble s’abaisser, s’humilier parce qu’Il a voulu montrer son amour à travers nos gestes, d’un autre côté son cœur est glorifié et manifeste toute sa grandeur dans les œuvres de miséricorde les plus simples. Un cœur humain qui fait place à l’amour du Christ par une confiance totale, et qui Lui permet de se déployer dans sa vie par son feu, devient capable d’aimer les autres comme Lui, en se faisant petit et proche de tous. C’est ainsi que le Christ se désaltère et répand glorieusement en nous et à travers nous les flammes de sa tendresse brûlante. Remarquons la belle harmonie de tout cela.