Homélie du Pape Benoît XVI, L’Ascension du Seigneur, 2009

Vendredi 10 mai 2024 — Dernier ajout dimanche 19 mai 2024

HOMÉLIE DU PAPE BENOÎT XVI

Solennité de l’Ascension du Seigneur

Chers frères et sœurs !

"Mais vous allez recevoir une force, celle du Saint-Esprit, qui viendra sur vous. Alors vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre" (Ac 1, 8). Avec ces mots, Jésus prend congé des Apôtres, comme nous l’avons entendu dans la première Lecture. Immédiatement après, l’auteur sacré ajoute qu’"ils le virent s’élever et disparaître dans une nuée" (Ac 1, 9). C’est le mystère de l’Ascension, que nous célébrons aujourd’hui solennellement. Mais qu’est-ce que la Bible et la liturgie désirent nous dire en disant qu’"ils le [Jésus] virent s’élever" ? On comprend le sens de cette expression non à partir d’un texte unique, ni même d’un unique livre du Nouveau Testament, mais dans l’écoute attentive de toute l’Ecriture Sainte. L’utilisation du verbe "élever" est en effet d’origine vétérotestamentaire, et il se réfère à l’instauration de la royauté. L’Ascension du Christ signifie donc, en premier lieu, l’établissement du Fils de l’homme crucifié et ressuscité dans la royauté de Dieu sur le monde.

Il existe cependant un sens plus profond, qui n’est pas immédiatement perceptible. Dans la page des Actes des apôtres, il est tout d’abord dit que Jésus fut "élevé" (cf. v. 9), et il est ensuite ajouté qu’"il a été assumé" (cf. v. 11). L’événement est décrit non pas comme un voyage vers le haut, mais plutôt comme une action de la puissance de Dieu, qui introduit Jésus dans l’espace de la proximité divine. La présence de la nuée qui le fit "disparaître à leurs yeux" (v. 9), rappelle une très ancienne image de la théologie vétérotestamenaire, et inscrit le récit de l’ascension dans l’histoire de Dieu avec Israël, de la nuée du Sinaï et au-dessus de la tente de l’alliance du désert, jusqu’à la nuée lumineuse sur le Mont de la Transfiguration. Présenter le Seigneur enveloppé dans la nuée évoque en définitive le même mystère exprimé par le symbolisme de "s’asseoir à la droite de Dieu". Dans le Christ élevé au ciel, l’être humain est entré de manière inouïe et nouvelle dans l’intimité de Dieu ; l’homme trouve désormais pour toujours place en Dieu. Le "ciel", ce mot ciel, n’indique pas un lieu au dessus des étoiles, mais quelque chose de beaucoup plus fort et sublime : il indique le Christ lui-même, la Personne divine qui accueille pleinement et pour toujours l’humanité, Celui en qui Dieu et l’homme sont pour toujours inséparablement unis. L’être de l’homme en Dieu, tel est le ciel. Et nous nous approchons du ciel, ou mieux nous entrons au ciel, dans la mesure ou nous nous approchons de Jésus et entrons en communion avec Lui. Aujourd’hui, la solennité de l’Ascension nous invite donc à une communion profonde avec Jésus mort et ressuscité, présent de manière invisible dans la vie de chacun de nous.

Dans cette perspective, nous comprenons pourquoi l’évangéliste Luc affirme que, après l’Ascension, les disciples revinrent à Jérusalem "remplis de joie" (24, 52). La cause de leur joie se trouve dans le fait que ce qui avait eu lieu n’avait pas été, en réalité, un détachement, une absence permanente du Seigneur : ils avaient même au contraire désormais la certitude que le Crucifié-Ressuscité était vivant, et qu’en Lui les portes de Dieu, les portes de la vie éternelle avaient été pour toujours ouvertes à l’humanité. En d’autres termes, son Ascension ne signifiait pas son absence temporaire du monde, mais inaugurait plutôt la forme nouvelle, définitive et inextinguible de sa présence, en vertu de sa participation à la puissance royale de Dieu. C’est précisément à eux, aux disciples, enhardis par la puissance de l’Esprit Saint, qu’il reviendra d’en rendre perceptible la présence à travers le témoignage, la prédication et l’engagement missionnaire. La solennité de l’Ascension du Seigneur devrait nous combler nous aussi de sérénité et d’enthousiasme, précisément comme cela fut le cas pour les Apôtres, qui du Mont des Oliviers repartirent "remplis de joie". Comme eux, nous aussi, en accueillant l’invitation des "deux hommes vêtus de blanc", nous ne devons pas rester à regarder le ciel, mais, sous la direction de l’Esprit Saint, nous devons aller partout et proclamer l’annonce salvifique de la mort et de la résurrection du Christ. Ces paroles qui terminent l’Evangile de saint Matthieu nous accompagnent et nous réconfortent : "Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde" (Mt 28, 19).

Chers frères et sœurs, le caractère historique du mystère de la résurrection et de l’ascension du Christ nous aide à reconnaître et à comprendre la situation transcendante de l’Eglise, qui n’est pas née et qui ne vit pas pour suppléer l’absence de son Seigneur "disparu", mais qui trouve au contraire la raison de son être et de sa mission dans la présence permanente bien qu’invisible de Jésus, une présence agissant avec la puissance de son Esprit. En d’autres termes, nous pourrions dire que l’Eglise n’exerce pas la fonction de préparer le retour d’un Jésus "absent", mais, au contraire, elle vit et elle œuvre pour en proclamer la "présence glorieuse" de manière historique et existentielle. Depuis le jour de l’Ascension, chaque communauté chrétienne avance dans son itinéraire terrestre vers l’accomplissement des promesses messianiques, alimentée par la Parole de Dieu et nourrie par le Corps et le Sang de son Seigneur. Telle est la condition de l’Eglise - rappelle le Concile Vatican ii - alors qu’"elle avance dans son pèlerinage à travers les persécutions du « monde » et les consolations de Dieu, annonçant la croix et la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne" (Lumen gentium, n. 8).

Frères et sœurs de cette chère communauté diocésaine, la solennité d’aujourd’hui nous exhorte à renforcer notre foi dans la présence réelle de Jésus dans l’histoire ; sans Lui nous ne pouvons rien accomplir d’efficace dans notre vie et dans notre apostolat. Comme le rappelle l’apôtre Paul dans la deuxième lecture, "les dons qu’il a faits aux hommes, ce sont d’abord les Apôtres, puis les prophètes et les missionnaires de l’Evangile, et aussi les pasteurs et ceux qui enseignent. De cette manière le peuple saint est organisé pour que les tâches du ministère soient accomplies et se construise le corps du Christ" (Ep 4, 11-12) c’est-à-dire l’Eglise. Et cela pour parvenir "à l’unité dans la foi et la vraie connaissance du Fils de Dieu" (Ep 4, 13), la vocation commune de tous étant d’être appelés "à une seule espérance, de même qu’il n’y a qu’un seul Corps et qu’un seul Esprit" (Ep 4, 4). C’est dans cette optique que se situe ma visite d’aujourd’hui qui, comme l’a rappelé votre pasteur, a pour objectif de vous encourager à "construire, fonder et réédifier" sans cesse votre communauté diocésaine sur le Christ. Comment ? Saint Benoît lui-même nous l’indique, en recommandant dans sa Règle de ne rien placer avant le Christ : "Christo nihil omnino praeponere" (LXII, 11). […]

Amen !

(Visite pastorale à Cassino et à Mont-Cassin, Dimanche 24 mai 2009)

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